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Le soignant maltraité...

  Il y a des maisons où l'on entre comme on franchit un seuil qu'on n'a pas choisi. Celle-ci en fait partie. Nous suivions ce patient avant son hospitalisation. Une intervention, des complications, une rééducation qui n'a rien donné. Puis un retour à domicile sans que personne ne nous prévienne : on l'a déposé chez lui, sur une chaise, alors qu'il ne marche plus. Il a fallu le réinstaller au lit. À l'hôpital, ils étaient six pour le mobiliser. À domicile, nous sommes deux, parfois un seul. Je ne décrirai pas tout. Disons simplement que dans cette maison, le temps s'est arrêté quelque part au XIXe siècle. Le réfrigérateur ne fonctionne plus, la climatisation installée reste éteinte au cœur de l'été, les sanitaires ne sont plus des sanitaires. La crasse a pris la place des murs. L'hygiène n'a jamais été un sujet pour lui, et ne le deviendra pas. On appelle parfois cela un syndrome de Diogène ; le nom n'enlève rien à l'odeur. J'...

Mon Odyssée

  Le long retour Je suis allé voir L'Odyssée au cinéma cet été. J'y suis entré pour le spectacle, les flots, le Cyclope, les Sirènes. J'en suis ressorti en pensant à mes patients. C'est étrange, ce que le grand écran remue parfois. Homère raconte le retour d'un homme vers chez lui, un voyage qui aurait dû être court et qui dure dix ans. Ulysse traverse des tempêtes, perd ses compagnons, se déguise, ruse, patiente. Et à la fin, il ne rapporte rien d'autre que lui-même, un peu changé. Dans mon métier, je vois beaucoup de longs retours. Des gens qui rentrent chez eux après l'hôpital, après l'épreuve, après la peur. Le chemin de la maladie n'est presque jamais une ligne droite. On avance, on recule, on croit toucher au but et une vague vous ramène au large. Mon travail, au fond, c'est souvent d'accompagner cette traversée. Pas de la raccourcir, on ne le peut pas toujours, mais de faire en sorte qu'on ne la fasse pas seul. Ce qui m...

Ce que la plaie ne dit pas

  Il y a des plaies qui refusent de se fermer. On les connaît, ces ulcères de jambe qui traînent des mois, qui semblent narguer le protocole. On change les compresses, on change les pansements, on passe à l'hydrocellulaire, puis à l'alginate, puis à l'interface. On mesure, on photographie, on transmet. On finit par douter de soi. Chez cet homme, rien ne bougeait. Quatre-vingt-deux ans, une jambe droite qui suintait depuis l'automne, un bilan vasculaire correct, une compression bien conduite. Tout était en ordre. Tout, sauf la plaie. Un matin, je me suis assis. Non pas pour soigner, simplement pour être là. Je lui ai demandé comment il dormait. Il ne dormait plus. Depuis six mois, depuis le jour où sa femme était partie, il ne montait plus à la chambre. Il passait ses nuits dans le fauteuil du salon, la jambe pendante, à regarder la porte d'entrée comme si elle allait s'ouvrir. Il n'en avait parlé à personne. Personne ne le lui avait demandé. La plaie s'e...

Le temps qu'on ne compte pas...

  Le temps qu'on ne compte pas Il y a des matins où je passe chez deux personnes à quelques mètres l'une de l'autre. Presque le même soin, presque les mêmes gestes. Chez l'une, je reste le temps qu'il faut, pas une minute de plus. Chez l'autre, je m'attarde. Non parce que la plaie est plus grave, mais parce que le silence de l'appartement l'est. La première a une famille qui passe, un téléphone qui sonne, une vie qui entre et sort par la porte. La seconde n'a que moi, entre deux tournées, et le bruit de mes pas dans l'entrée est peut-être la seule voix qu'elle entendra de la journée. Dimanche soir, chez un patient qui vit seul, je me suis surpris à faire une lessive. Personne dans la famille n'était là pour s'en charger. Alors je l'ai lancée, et je suis repassé l'étendre à la tombée du jour. Ce n'était pas un soin, cela ne figurera sur aucune ordonnance. Mais du linge propre qui sèche dans une maison silencieuse,...

Le tiers qui soigne...

Entre le soignant et le malade, le tiers qui soigne... Il y a, au cœur de tout soin, une scène que l'on croit connaître et que l'on regarde pourtant à peine : d'un côté celui qui soigne, de l'autre celui qui est malade. Deux figures posées face à face comme le noir et le blanc d'un damier. On croit que tout se joue dans cette opposition : le savoir d'un côté, la souffrance de l'autre ; la blouse d'un côté, le lit de l'autre. Comme si la santé et la maladie étaient deux territoires séparés par une frontière nette, et qu'il suffisait de passer de l'un à l'autre. Mais cette frontière est une illusion. Nul n'est soignant d'un seul bloc, nul n'est malade tout entier. Celui qui soigne porte en lui ses propres fragilités, ses nuits, ses peurs ; celui qui est malade garde sa force, sa dignité, sa part vivante et debout. Vouloir effacer cette dualité, prétendre que le soignant serait pure lumière et le malade pure ombre, c'est trah...

Le soignant dans le labyrinthe

 À la recherche de la lumière : le soignant face à la paperasse Il y a deux métiers dans la vie d'un infirmier libéral. Le premier, celui que j'ai choisi à vingt ans, c'est le patient : la porte qui s'ouvre le matin, la main qu'on prend, le mot qu'on dit à celui qui a passé une mauvaise nuit. Le second, dont personne ne parle quand on débute, c'est l'administratif. Et c'est de celui-là que je veux parler, sans amertume mais sans naïveté. Car derrière la blouse, il y a un chef d'entreprise. Nous sommes des entrepreneurs individuels, avec tout ce que cela suppose de comptabilité, de cotisations et de déclarations. Notre cœur de métier, c'est le soin. Mais notre quotidien réel, c'est aussi un bureau et une pile de courriers qui ne se vide jamais. Une nomenclature comme un labyrinthe La facturation, d'abord. L'infirmier travaille avec une nomenclature qui lui est propre, la NGAP : illisible pour qui n'a pas appris à la déc...

Au rythme du soleil

  Au rythme du soleil Notre journée commence quand la plaine dort encore. 4 h 30, parfois 5 heures. On part dans la nuit, et bien souvent on rentre quand elle revient, vers 20 heures.  Entre les deux, il y a les routes de la vallée, les portes qu’on pousse, les visages qu’on retrouve. Et au-dessus de tout cela, il y a le ciel, celui qui décide, ici, du rythme de nos journées. Car à Solliès-Pont, on ne soigne pas hors-sol. Nous sommes dans la plaine, cette belle plaine cultivée du Gapeau où poussent les fruits et les légumes, et l’on vit avec les saisons comme les arbres qui nous entourent.  L’été, dès 9 h 30, le thermomètre grimpe au sud de 30 degrés. On boit des litres d’eau, on enchaîne les visites sous un soleil qui ne pardonne pas, parfois avec le vent qui assèche tout. Le soir, l’organisme est exténué d’avoir séjourné dehors.  L’automne et l’hiver apportent la pluie battante et les rafales ; la clim chaude au petit matin, la clim froide l’après-midi venu. Notr...