Le temps qu'on ne compte pas...
Le temps qu'on ne compte
pas
Il y a des matins où je passe chez deux personnes à quelques mètres
l'une de l'autre. Presque le même soin, presque les mêmes gestes. Chez l'une,
je reste le temps qu'il faut, pas une minute de plus. Chez l'autre, je
m'attarde. Non parce que la plaie est plus grave, mais parce que le silence de
l'appartement l'est.
La première a une famille qui passe, un téléphone qui sonne, une vie
qui entre et sort par la porte. La seconde n'a que moi, entre deux tournées, et
le bruit de mes pas dans l'entrée est peut-être la seule voix qu'elle entendra
de la journée.
Dimanche soir, chez un patient qui vit seul, je me suis surpris à
faire une lessive. Personne dans la famille n'était là pour s'en charger. Alors
je l'ai lancée, et je suis repassé l'étendre à la tombée du jour. Ce n'était
pas un soin, cela ne figurera sur aucune ordonnance. Mais du linge propre qui
sèche dans une maison silencieuse, c'est parfois une manière de dire à
quelqu'un qu'il n'est pas tout à fait oublié.
On pourrait m'objecter que ce n'est pas juste, que ce temps-là, je le
dois également à tous. Mais il y a un mot qui répond à cette objection, et j'y
tiens : l'équité. L'égalité donne à chacun la même chose ; l'équité donne à
chacun ce dont il a besoin. Ce n'est pas la même justice. Rester plus longtemps
chez celui que personne n'entoure, ce n'est pas voler du temps aux autres,
c'est le porter là où il manque.
La fragilité ne se mesure pas au dossier médical. Elle se lit dans
une maison trop calme, dans un panier de linge que personne ne viendra vider,
dans une question posée pour retenir un peu celui qui allait partir. Mon métier
m'a appris à voir cette fragilité, celle qui ne saigne pas.
Mais l'équité a une exigence plus dure que la simple bonté. Ce temps
supplémentaire, je ne dois l'accorder qu'à la vulnérabilité, jamais à mes
préférences. Car j'ai, comme tout le monde, des patients que j'aime davantage.
La tentation serait grande de m'attarder chez ceux dont la compagnie m'est
douce, plutôt que chez ceux qui en ont vraiment besoin. Être équitable, c'est
justement écarter cela.
Rester droit, c'est cela : incliner son temps vers le plus seul,
jamais vers le plus aimable. Corriger l'égalité sans céder au caprice. Un
équilibre discret, que personne ne vérifie, sinon une petite voix intérieure
qui, elle, ne se négocie pas.
On m'a transmis, ailleurs, l'idée que la vraie mesure n'est pas dans
la quantité mais dans la justesse. Je crois simplement que le soin, quand il
est juste, ressemble à cela : peu de gestes, beaucoup d'attention, et du temps
offert là où il manque le plus.
Le temps qu'on ne compte pas est peut-être le seul qui compte
vraiment:.
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