Le tiers qui soigne...
Entre le soignant et le malade, le tiers qui soigne...
Il y a, au cœur de tout soin, une scène que l'on croit connaître et que l'on regarde pourtant à peine : d'un côté celui qui soigne, de l'autre celui qui est malade. Deux figures posées face à face comme le noir et le blanc d'un damier. On croit que tout se joue dans cette opposition : le savoir d'un côté, la souffrance de l'autre ; la blouse d'un côté, le lit de l'autre. Comme si la santé et la maladie étaient deux territoires séparés par une frontière nette, et qu'il suffisait de passer de l'un à l'autre.
Mais cette frontière est une illusion. Nul n'est soignant d'un seul bloc, nul n'est malade tout entier. Celui qui soigne porte en lui ses propres fragilités, ses nuits, ses peurs ; celui qui est malade garde sa force, sa dignité, sa part vivante et debout. Vouloir effacer cette dualité, prétendre que le soignant serait pure lumière et le malade pure ombre, c'est trahir les deux à la fois. La vérité du soin n'est pas dans le camp que l'on choisit, elle est dans ce qui relie les deux.
Car deux figures face à face ne font qu'une opposition muette. Il faut un troisième terme pour que la rencontre devienne soin : le lien lui-même. Ni le savoir seul, ni la souffrance seule, mais le geste qui va de l'un vers l'autre, la parole, la présence, la main posée. Comme le joint entre deux carreaux, cette ligne mince qui sépare et solidarise dans le même mouvement, le soin vit dans l'entre-deux. Sans lui, deux solitudes se regardent. Avec lui, quelque chose passe.
Ce tiers, je crois qu'il naît d'un renoncement : celui de vouloir tout maîtriser. On n'entre pas dans une chambre pour vaincre la maladie comme on gagne une bataille. Il y a des situations où la guérison n'est pas au bout du chemin, où ce que l'on accompagne, c'est la fin. La mort n'est pas l'échec du soin, elle en est parfois l'horizon le plus exigeant. Là, il ne s'agit plus de repousser l'ombre, mais de tenir la main de celui qui la traverse, sans la nier ni s'y perdre soi-même.
C'est peut-être cela, se positionner justement : ne pas se tenir au-dessus, dans la toute-puissance de celui qui sait ; ni se laisser engloutir, dans la fusion avec celui qui souffre. Rester debout, à la juste distance, présent sans être écrasé, engagé sans se confondre. Le soin ne demande pas de choisir entre la froideur et l'effondrement, ces deux façons de fuir. Il demande de tenir les deux, la lucidité et la tendresse, dans le même regard.
Vingt-cinq ans de métier ne m'ont pas appris à effacer la maladie. Ils m'ont appris à marcher à côté d'elle, d'un pas assuré, sans la renier. Le soignant ne sauve pas toujours ; mais il peut, presque toujours, tenir ce lien qui empêche l'autre d'être seul. Et c'est déjà, je crois, l'essentiel de ce que nous avons à donner:.
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