Le soignant maltraité...

 


Il y a des maisons où l'on entre comme on franchit un seuil qu'on n'a pas choisi. Celle-ci en fait partie.

Nous suivions ce patient avant son hospitalisation. Une intervention, des complications, une rééducation qui n'a rien donné. Puis un retour à domicile sans que personne ne nous prévienne : on l'a déposé chez lui, sur une chaise, alors qu'il ne marche plus. Il a fallu le réinstaller au lit. À l'hôpital, ils étaient six pour le mobiliser. À domicile, nous sommes deux, parfois un seul.

Je ne décrirai pas tout. Disons simplement que dans cette maison, le temps s'est arrêté quelque part au XIXe siècle. Le réfrigérateur ne fonctionne plus, la climatisation installée reste éteinte au cœur de l'été, les sanitaires ne sont plus des sanitaires. La crasse a pris la place des murs.

L'hygiène n'a jamais été un sujet pour lui, et ne le deviendra pas. On appelle parfois cela un syndrome de Diogène ; le nom n'enlève rien à l'odeur.

J'y vais en surblouse, ganté, avec mon propre désinfectant. Je soigne au milieu de l'urine et des excréments. Un proche vit avec lui et l'accompagne, à sa manière, dans le même dénuement. L'argent ne manque pas. La volonté de le dépenser, si. Un devis de nettoyage existe. Il attend.

Tout a été tenté. L'EHPAD ? Refusé. La mesure de protection ? Refusée. Il est dans son droit, et c'est bien là que tout se noue.

Un à un, les intervenants ont lâché prise. Les services se sont retirés, les dossiers se sont refermés. Nous sommes restés. Nous sommes les derniers.

Alors je me suis posé la question que tout soignant finit par se poser : est-ce de la maltraitance ? Dois-je signaler, contraindre, forcer une porte que l'on me tient fermée ?

J'ai longtemps tourné autour de ce mot. Puis j'ai compris une chose simple et dérangeante : cette situation ne leur pose aucun problème. Ils ne souffrent pas de leur manière de vivre, ils la vivent. Ce qui heurtait ma règle ne heurtait pas la leur. Et peu à peu, à force d'y revenir chaque jour, elle a cessé de me heurter moi aussi. Pas par indifférence : par usure.

C'est peut-être cela le plus troublant.

On apprend à mesurer le monde à l'équerre et au compas, à distinguer le droit du tordu. Mais que vaut la règle quand celui qu'on soigne refuse d'être mesuré ?

Respecter la liberté d'un homme jusque dans sa déchéance, est-ce le trahir ou l'honorer ?

Je n'ai pas de réponse. J'ai seulement une tournée à finir.

Car au bout du compte, la question s'est retournée. Le patient a choisi. Son entourage a choisi. Les institutions ont choisi de partir. Il reste celui qui n'a rien choisi : l'infirmier, envoyé seul là où six soignants hospitaliers peinaient, avec deux mains, une surblouse et ce qu'il lui reste de conscience.

Et pourtant, en l'écrivant, je sais que ce n'est pas tout à fait vrai. Rien ne m'oblige à revenir. D'autres sont partis, et personne ne le leur a reproché. Si je reste, c'est donc que j'ai choisi, moi aussi. Pas de changer cet homme, ni sa maison, ni sa manière d'habiter le monde. Seulement de ne pas le laisser seul dedans.

Je continue de noter, d'alerter le médecin, de tracer chaque passage. Non pour me couvrir, mais pour que la liberté de cet homme ne devienne jamais le prétexte de notre silence. Respecter un choix n'est pas s'en laver les mains.

On nous apprend à tailler la pierre brute. Celle-ci ne veut pas être taillée. Peut-être le travail est-il ailleurs, sur l'autre pierre, celle que je porte en entrant dans cette maison : ma règle, mon dégoût, mon usure. L'équerre ne dira jamais si cet homme vit droit. Elle peut encore me dire si, moi, je me tiens droit à côté de lui.

Demain, je repasserai:.

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