Ce que la plaie ne dit pas
Il y a des plaies qui refusent de se fermer. On les connaît, ces ulcères de jambe qui traînent des mois, qui semblent narguer le protocole. On change les compresses, on change les pansements, on passe à l'hydrocellulaire, puis à l'alginate, puis à l'interface. On mesure, on photographie, on transmet. On finit par douter de soi.
Chez cet homme, rien ne bougeait. Quatre-vingt-deux ans, une jambe droite qui suintait depuis l'automne, un bilan vasculaire correct, une compression bien conduite. Tout était en ordre. Tout, sauf la plaie.
Un matin, je me suis assis. Non pas pour soigner, simplement pour être là. Je lui ai demandé comment il dormait.
Il ne dormait plus. Depuis six mois, depuis le jour où sa femme était partie, il ne montait plus à la chambre. Il passait ses nuits dans le fauteuil du salon, la jambe pendante, à regarder la porte d'entrée comme si elle allait s'ouvrir. Il n'en avait parlé à personne. Personne ne le lui avait demandé.
La plaie s'est refermée en trois semaines.
Je ne raconte pas cela pour la performance, elle ne m'appartient pas. Je le raconte parce que ce jour-là, j'ai compris quelque chose que mes années d'exercice n'avaient fait qu'effleurer : nous soignons ce que nous voyons, et ce que nous voyons n'est presque jamais l'essentiel.
Un pansement se refait sur une surface. Or une surface ne dit rien de ce qui la travaille par en dessous. Une jambe qui pend toute la nuit, c'est de la mécanique, oui, et un bon élève aurait pu le déduire. Mais pourquoi pendait-elle ? Parce qu'un homme n'arrivait plus à monter un escalier qui menait à un lit devenu trop grand. Le désordre n'était pas dans la jambe. Il était dans l'aplomb de toute une vie, brutalement rompu.
C'est là, je crois, ce que notre métier a de plus exigeant et de moins enseignable. Nous entrons chez les gens. Nous franchissons un seuil. Et derrière ce seuil, il y a un édifice entier que nous ne voyons pas, dont nous n'apercevons qu'une pierre, celle que l'on nous désigne, celle qui fait mal. L'ouvrier qui ne regarde que la pierre qu'on lui montre travaille dans le vide. Celui qui prend le temps de lever les yeux vers l'ensemble comprend pourquoi elle ne tient pas.
Cela ne s'obtient ni par le savoir ni par le zèle. Cela demande du silence, et le silence est ce dont nous manquons le plus. Nos tournées sont comptées, nos actes sont cotés, notre temps est un flux tendu. La minute où je me suis assis n'était inscrite nulle part, ne sera jamais facturée, et c'est pourtant elle qui a tout fait.
Je n'en tire aucune leçon générale, et surtout aucune morale à l'usage des autres. Simplement une méthode, pour moi : quand la plaie résiste, changer de regard avant de changer de produit. Poser une question qui ne figure pas dans le dossier. Écouter la réponse sans la préparer.
Le reste, la cicatrisation, la traçabilité, la technique, nous savons le faire. Nous l'avons appris. Ce que nous n'apprenons pas, c'est à voir ce qui se dérobe. Et pourtant, c'est là, toujours, que se tient l'ouvrage véritable:.
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